Témoignage de Gournay occupé pendant la guerre de 1870-1871
Le témoignage de Louis Gustave NAST sur 1870-1871 complété par des images et coupures de journaux de l’époque.
Les Allemands à l’Est de Paris, du canal de l’Ourcq à la Marne, 1870-1871 : documents, souvenirs et anecdotes… par Arthur Hustin Édition de 1912
***Gournay-sur-Marne***
Chronologie des événements
19 juillet 1870, déclaration de guerre de l’Empire Français au Royaume de Prusse
2 septembre, capitulation de l’Empereur Napoléon III et de l’armée du Rhin à Sedan
4 septembre, proclamation de la République
Évacuation de Gournay sauf une huitaine de civils sous l’autorité du curé Leymen.
Le 11 septembre, départ du dernier train de la gare de Chelles-Gournay pour Paris.
Le 12 septembre, le génie français fait sauter le pont métallique de Gournay.
nuit du 16 encerclement de Gournay par les patrouilles wurtembergeoises.
17 septembre, début de la manœuvre d’Investissement (encerclement depuis la petite couronne)
Construction d’un pont léger sur canots suivi par la construction d’un pont lourd sur chevalets de bois à hauteur du Moulin de Chelles.
Installation de canons prussiens sur le chemin de halage au pieds du château pour viser Ville Evrard
Bombardements français des positions de l’ennemie dans Gournay depuis Nogent et Avron.
30 novembre au 2 décembre bataille de Champigny défaite de Villiers
18 décembre, pillage de Gournay par les occupants
27 décembre pilonnage allemand depuis les forts conquis, des forts restants et de Paris.
18 janvier 1871, proclamation de l’empire allemand au château de Versailles.
19 janvier, la dernière tentative de sortie vers les Hauts de Seine échoue.
26 janvier, signature d’un armistice local entrant en vigueur le 28 janvier pour trois semaines.
15 février, signature de l’armistice général.
Reddition des garnisons françaises de Paris et des forts de l’île de France.
18 mars, début de la Commune de Paris
10 mai 1871, signature du traité de paix de Francfort-sur-le-Main
7 juin, fin des insurrections parisiennes.
Occupation allemande de Gournay
Septembre 1873, départ généralisé de l’occupant hormis les territoires annexés, après le paiement de 4 milliards de franc-or sur les 5 prévus par le traité de Francfort.
Nous reproduisons ici cet article de 1912 d’Arthur HUSTIN, haut fonctionnaire et historien sur la guerre franco-prussienne et l’occupation allemande vécues par Gournay-sur-Marne en y insérant quelques clichés ou coupures de presse.
Ière Partie La destruction du pont. — Le pont de chevalet des allemands. — Leur parc du génie. — Routes qu’ils établissent dans les terrains du Prieuré. — La circulaire du Préfet de Seine- et-Oisc. — Questionnaire. — Le rapport de M. Nast.
Nous abordons l’occupation allemande dans nos communes prises individuellement. Chacune de nos études formera ainsi un chapitre de l’histoire de ces communes à l’époque de l’invasion.
Nous commençons par Gournay où parut l’ennemi dans la nuit du I6 au 17 septembre 1870.

Le pont saboté par les français le 15 septembre 1870 vu depuis la rive droite
que Blancart Hippolyte photographia entre le 28 janvier et le 16 mars 1871
Musée Carnavalet Histoire de Paris

Redoute créée par les Prussiens sur les ruines du pont de Gournay rive droite
que Blancart Hippolyte photographie entre le 28 janvier et le 16 mars 1871
Musée Carnavalet Histoire de Paris

Retronews Paris Journal du 28/12/1870
Le génie français ayant fait sauter le pont le 15 septembre 1870 pour couper les communications avec la rive gauche de la Marne, les Allemands en jetèrent un en amont du Moulin de Chelles, qui utilisait la dernière des îles ( note: île dite de Gournay) émergeant de l’anse que la rivière forme en cet endroit. Par ce pont passèrent des quantités considérables de troupes, notamment la division Wurtembergeoise qui faisait partie du douzième corps saxon.

Pont léger de canots en amont près du Moulin de Chelles pendant la construction par les pionniers du génie d’un pont de chevalets de bois le 17 septembre 1870 pour le passage de l’artillerie.
Légende de l’article « Une heure après leur arrivée sur la Marne à la hauteur de Gournay, le pont de canots fut mis en place par un régiment de pontoniers würtembourgeois de manière à passer librement la Marne. Sur l’ordre personnel du Général Von Moltke, ils édifièrent un second pont avec les matériaux détruits ce qui prit plus de temps que prévu ». (Traduction de Mme Sylvie Borveau)
Ce pont de chevalets ne suffisant pas, les Allemands assurèrent un nouveau passage en aval en utilisant les piles du pont détruit. Et sur les berges de la rive gauche (le Patis), ils installèrent un parc du génie. Pour faciliter le mouvement des troupes qu’ils concentraient sur les hauteurs de Noisy-le-Grand, ils établirent à travers les terrains du Château Blanc (au Domaine) du Prieuré, deux routes convergeant vers celle qui mène à Noisy et à Champs. Gournay formait ainsi tête de pont. Il était en dehors de la grande ligne d’investissement.[1] Sa partie ouest avait seule été mise en état de défense, et encore de façon sommaire. Quelques murs avaient été crénelés. Mais de terrassements, point. C’est que, situé dans le fond de la vallée, dominé par les hauteurs du plateau de Noisy, sa défense se liait à celle de ces mêmes hauteurs. Le maire de Gournay, M. Nast, a laissé du mouvement des troupes dans la commune, des multiples incidents qui en marquèrent les phases, un tableau des plus précis, dans la forme la plus brève. Ce tableau, il l’a dressé pour répondre à une circulaire du Préfet de Seine-et-Oise, qui dès 1871, demandait à chaque Maire, un rapport sur les évènements de la guerre pour permettre de présenter un récit d’ensemble de l’occupation du département par l’armée allemande. Voici le texte de cette circulaire :
Versailles, le 18 décembre 1871. Monsieur
J’ai chargé M. l’Archiviste de la Préfecture de préparer, pour l’annuaire de 1872, le récit des principaux événements qui se sont produits dans le département de Seine-et-Oise pendant la guerre. Déjà il a réuni un certain nombre de documents pour ce travail. Pour compléter ses informations, j’ai l’honneur de vous adresser le cadre d’un tableau que je vous prie de certifier après l’avoir rempli. Vous voudrez bien me le renvoyer dans le plus bref délai possible. Je recevrai avec reconnaissance toutes les communications que vous pourriez provoquer : notes, pièces manuscrites ou imprimées, journaux des événements rédigés’ par des particuliers, etc…, pourvu que vous vous portiez garant de leur authenticité. Je compte que vous voudrez bien prêter un concours empressé à cette œuvre patriotique. Recevez, etc.
Le Préfet de Seine-et-Oise, Membre de l’Institut, Augustin Cochin.
A cette circulaire était joint le questionnaire. Les réponses à ce questionnaire furent dépouillées par l’archiviste du département, M. Gustave Desjardins. A l’aide de ces matériaux, il esquissa un tableau de la Guerre des Allemands dans le Département de Seine-et-Oise, qui parut d’abord dans l’Annuaire de 1872 et, en 1872, en un volume in-8° de 138 pages. C’est un livre du plus haut intérêt, bien coordonné et condensé. Mais c’est un résumé d’ensemble, où sont notés en quelques mots les faits les plus saillants éparpillés dans les six cents rapports des Maires. Ces rapports, nous ne les résumerons pas. Nous les donnerons in-extenso, dans ce travail spécial à la région. Ils varient suivant l’esprit d’investigation des Maires en fonctions. Et on verra, commune par commune, dans quelle mesure nous avons dû les compléter par une enquête personnelle.
Aujourd’hui, nous donnons le questionnaire de M. Nast. Il est vivant, coloré, très précis dans sa forme parfois télégraphique. Le voici :

Portrait de Louis Gustave NAST châtelain de Gournay. Il répondit au questionnaire préfectoral de décembre 1871 car Il était alors maire de Gournay-sur-Marne. Il le fut de 1871 à 1786
I — Rapports entre l’ennemi et les autorités.
Le Maire Pierre Régnier était mort. Les élections municipales avaient exclu l’adjoint. Il n’y avait, au moment de l’invasion aucune autorité régulièrement constituée. L’abandon du village fut presque général. Tous vinrent chercher un refuge à Paris. Seul le curé resta avec l’instituteur et 7 habitants. L’ennemi en arrivant trouva donc ce vide. Il n’eut ni réquisitions à faire, ni contributions à faire payer, mais à piller toutes les habitations et caves, malgré les protestations du curé, devenu administrateur et qui était détenteur d’une partie des clefs des habitations.
II — Événements, combats, incendies, destruction d’édifices, etc. Traits saillants de la conduite de l’ennemi et des habitants. — Emprisonnements, exécutions.

Carte de l’État-Major français après-guerre,
la ligne rouge marque le limite de portée de l’artillerie française qui tira après le 16 septembre 1870 depuis le Fort de Nogent et le Plateau d’Avron.
Le village de Gournay situé sous le canon d’Avron et même de Nogent eut à souffrir des faits de guerre. Une maison près le pont fut incendièe. Le château eut sa toiture défoncée par les bombes (note : notamment des obus français tirés du plateau d’Avron et du fort de Nogent). Le prieuré eut le même sort. Plusieurs autres bâtiments furent entamés. Au combat de Ville-Evrard, la Marne seule séparait les combattants. Les batteries de campagne françaises dressées à l’angle du mur de Ville-Evrard démontèrent deux fois les batteries prussiennes dressées contre les fossés du parc du Château-Rouge, 7 chevaux prussiens y furent tués et enterrés. Mais ces faits de guerre ne furent que de peu d’importance quant à la destruction des édifices, propriétés, etc. La dévastation la plus complète vint de l’occupation ennemie la seule qui, à l’exclusion de tout corps de mobile ou de francs-tireurs, occupa la commune et les environs. Du 16 septembre, jour de l’investissement de Gournay par des patrouilles Wurtembergeoises, jusqu’au 2 décembre, jour de la bataille de Villiers, les dégâts furent, sauf les caves, circonscrits. Le 2 décembre au soir un régiment entier de Saxons (105 e) passa la vengeance sur tableaux et meubles. Le 14 décembre deux des habitants sont arrêtés et maintenus prisonniers, sous prétexte de bouteilles jetées dans la Marne.
Le bombardement d’Avron continuant, l’ennemi se débarrasse de tous les habitants, curé-administrateur en tête et les expédie internés à Torcy le 17 décembre d’où ils ne reviennent que le 18 janvier 1871. Pendant ce temps, pillage général. Les meubles précieux sont envoyés à Lagny, meubles ordinaires dispersés dans les villages voisins, où statues brisées et maculées, brûlés, meuble communal brûlé avec parquets, boiseries, portes, fenêtres, cloisons, etc., etc. Excavations et fouilles énormes pour rechercher les cachettes présumées ; toutes les habitations remplies d’excréments, archives laissées au presbytère par le départ précipité du 17 décembre jetées au fumier et couvertes d’excréments. Le presbytère converti en maison de 3 filles publiques. Les ornements sacerdotaux retrouvés dans les tiroirs convertis en lieux d’aisance. Le retour des habitants et la paix arrêtèrent difficilement cette destruction. Le 8 mars le château gardé par 8 serviteurs et occupé par 30 soldats, est le théâtre d’un acte de vandalisme. Le capitaine Molcke, commandant l’escadron de chasseurs Wurtembergeois fait brûler par ses ordres, dans le seul but de feu de joie (il n’y avait ni réquisition, ni exécution) piano, commode, armoires, personnes. Échanges de correspondance à ce sujet entre moi et le coupable qui est resté impuni. Pendant le siège, parmi le peu d’habitants restés, une famille Destrez, pourvoyeurs des prussiens, participa aux vols et déménagements.
Depuis la rentrée (28 janvier) certains habitants et deux jeunes femmes furent en trop bons termes avec nos ennemis. Ah si nous étions restés, que d’argent nous aurions gagné ! Voilà le niveau de la moralité.
III — Part prise par les habitants à la défense nationale soit à Paris, soit hors de Paris.
Tous les hommes rentrés à Paris firent partie de la garde nationale sédentaire. Un seul fit partie à Montmartre, des compagnies, de marche. Aucun, du reste, ne fut mêlé à des sorties.
M. Dautier, adjoint actuel, cultivateur pris par la garde mobile comme artilleur, fit son apprentissage à Vincennes et fut en activité jusqu’au 15 décembre au Point-du-Jour. M. de Courmaceuil, conducteur des ponts et chaussées, attaché comme tel aux grands travaux de la défense concourut puissamment à l’opération difficile de la construction du pont de bateau sur la Marne, à la bataille de Champigny et Villiers où nous nous retrouvâmes.
Délégué enfin, personnellement avec le sieur Germain, garde[2] comme connaissant parfaitement nos environs auprès du général Ducros pour préparer et étudier la sortie sur Noisy et Villiers,( Mr Nast) j’étais préposé au pointage des canons de marine de Nogent pendant 2 jours et 2 nuits, devant ensuite avec le sieur Germain, servir de guide, en cas de réussite, au général Ducros. Le 15 décembre j’étais délégué auprès du colonel Stoffel au plateau d’Avron encore pour le pointage ; puis le 18 décembre appelé par le général Ducros au fort d’Aubervilliers, la nuit, pour travailler avec lui sur la carte, et aviser à une possibilité de sortie sur Chelles.
IV — Nombre d’habitants qui ont quitté la commune : Détails sur la mairie organisée par eux à Paris.
110 habitants, hommes, femmes et enfants ont quitté le, village, 9 habitants seuls restèrent y compris le curé, l’instituteur et le garde-champêtre. Devenu, le 4 novembre, adjoint au Maire du 9° arrondissement, par l’élection, je m’occupai de grouper mes réfugiés nécessiteux et de leur distribuer des secours. J’assistai dans ce but aux réunions de l’Hôtel de Ville et m’entendis avec M. Maréchal, délégué de Gonesse, dès le 22 octobre.
En résumé, 31 personnes recevaient un secours hebdomadaire et ont consommé du 22 octobre au 4 février 859 kilo de pain et 844 rations de cantine ; des vêtements chauds ont été distribués à tous les enfants entrés aux écoles. Enfin, dès le 16 octobre, sur ma demande, 3 hommes de ma commune étaient inscrits pour les travaux de terrassement.
V — Ambulances, secours aux blessés français ou ennemis, etc.
Le curé Leynen, administrateur provisoire n’a cessé pendant le siège de fournir des secours aux blessés ennemis et surtout français transportés, après Champigny à Noisiel à l’ambulance Menier. Lors du retour des prisonniers français, des secours leur furent donnés par le curé Leynen. Un secours de 400 fr. lui fut même envoyé dans ce but par le Ministère de la Guerre.
VI — Bienfaisance publique. Œuvres organisées pour venir au secours des malheureux. Situation faite à l’hospice.
Dès le 8 février j’engageais les réfugiés à regagner leur village. Dans ce but, d’abondantes denrées anglaises (lard, biscuits, poissons, lait, pommes de terre) que j’avais obtenues du Comité du Lord Maire leur étaient distribuées. Mêmes distributions pour semence à la petite culture. Dernière distribution avant l’hiver en nature (mobiliers, couvertures, bois à brûler) à tous les nécessiteux sur fonds anglais. Les malheureux dans ces événements ne sont pas les plus à plaindre.

Bombardement allemand pendant le siège de Paris Musée Carnavalet
VII — Occupation de la commune. Passage de troupes.
Nuit du 16-17 septembre 1870, patrouille 4 hommes, 4 chevaux : Cavalerie Wurtembergeoise.
18 septembre, 4 heures matin, patrouille 30 hommes : Infanterie prussienne.
Nuit du 18-19 septembre, patrouille : Cavalerie Wurtembergeoise.
19 septembre, corps d’occupation, jusqu’au 29 novembre. 300 hommes, 350 chevaux : Pionniers Wurtembergeois (Von Lôffler). Brigade de Starcklauf. Puis retour le même jour : Division de Von Obernetz. 60.000 hommes passent par Gournay.
20 septembre : 10.000 hommes passent la nuit.
21 septembre-3 octobre, 75 hommes, 75 chevaux : Escadron Wurtembergeois, Baron Von Reinnat. Dégâts : pillage de certaines maisons.
20 septembre-20 novembre : Bataillon Stapf (5e régiment).
1 er novembre-23 novembre : Golonel Ilugel et état-major.
23 novembre-29 novembre : Bataillon Saxon, major Von Posse ; Pionniers Saxons, lieutenant Schneider.
30 novembre, à 10 heures du matin, ouverture du feu d’Avron. Départ de toutes les troupes à 10 h. du matin. Retour des pionniers à 6 h.
1 er décembre : Passage incessant de troupes, la nuit sur pont de bois.
2 décembre : 105° régiment complet, chasseurs Saxons, pillage ; lacération de tableaux, bris de statues, etc.
17 décembre 1870-28 janvier 1871 : Artillerie Wurtembergeoise, Von Reischat jeune, Ilecken, exil des habitants jusqu’au 28 janvier (major Stapf).
28 janvier : Escadron d’artillerie Wurtembergeoise, Von Schott.
20 février-10 mars : Escadron d’artillerie Wurtembergeoise, Moltke ; dévastations scandaleuses.
10 mars-25 mars : Corps prussien.
25 mars-juillet : 213 fantassins, Hess Cassel (32° régiment) ; 104 hussards (14* régiment), Von Dinner, lieutenant. Dégâts : vols de fruits, récoltes, meubles restant brûlés.
À Gournay, le 20 janvier 1872. Signé : Nast, Maire,
État des pertes faites aux Archives Municipales
Bulletin des Lois : Détruit en partie.
Recueil des actes administratifs de la Préfecture : Détruit en partie.
Bulletin du Ministère de l’Intérieur : Détruit en partie.
Registres de l’État-civil : Détruits en partie.
Les plans cadastraux, matrice et matrices générales, état parcellaire, plan d’alignement, titres de propriété communale, anciens plans terriers, ont disparu.
Tous les registres des délibérations du Conseil municipal et celui des arrêtés du Maire ont été détruits ainsi qu’une grande partie des papiers qui ont rapport aux affaires de la commune et du bureau de bienfaisance.
Gournay-sur-Marne, le 25 juin 1871 Pour le Maire absent : Signé : V. Dautier Adjoint
IIème Partie
La destruction du pont par le génie militaire français. — Les cachettes des habitants. — Des pendules qui échappent aux Allemands. — Au château de Heurtebise. — La bibliothèque de l’abbé Leynen. — Le château Blanc. —La promenade des meubles. — A coups de chenets. — Le feu de joie allemand du 22 mars 1871. — L’évaluation des dégâts — Les indemnités. — Pour le bureau de bienfaisance. — La médaille des ambulances. — Passé et présent.
Il nous reste à mentionner une série de faits négligés par M. Nast dans son exposé, comme ne rentrant pas dans le cadre du questionnaire préfectoral. Lorsque l’état-major français eut décidé de couper les communications par la Marne en faisant sauter le pont de Gournay, le génie prépara la mine qui devait en faire sauter le tablier. Les piles électriques, destinées à provoquer l’explosion, furent placées derrière l’Église. Puis, à son de caisse, et par notifications individuelles, les habitants situés dans un certain rayon, furent invités à quitter leur maison. Sachant que l’opération devait avoir lieu dans l’après-midi, vers une heure, ils se portèrent en foule vers le Pâtis d’où ils pensaient pouvoir assister sans danger au spectacle. L’explosion fut formidable. Les piles du pont et son tablier métallique parurent soulevés dans un vaste nuage de poussière et de vapeur. Une pluie de matériaux tomba dans la Marne et aux environs, sans atteindre personne. A partir de ce moment, Gournay se trouva isolé de la rive droite de la Marne où s’étageaient déjà restaurants et guinguettes. Aux chants des canotiers, aux éclats de voix des canotières, succéda le plus morne silence. On ne songea partout qu’à enfouir dans des cachettes les objets, de valeur qu’on n’avait pas eu le temps de diriger sur Paris et les caves, nombreuses, qui recélaient des milliers de bouteilles de vins fins. M. Doyen, préposé à la basse-cour et à l’entretien du parc du Château Rouge, c’est-à-dire du vieux château Louis XIII, reconstruit en 1680, par le frère de la nourrice de Louis XIV, Perrette du Four, enfouit trois pièces dans une excavation du potager. Il dissimula les vins fins dans la tourelle de droite en avant du vieux pont de 1626 encore existant aujourd’hui. Il fit murer enfin la cave. Mais les Allemands n’eurent pas de peine à tout découvrir et quand M. Nast revint, à la fin de janvier 1871, il ne trouva plus une bouteille pleine ! Une seule cachette avait échappé à l’esprit d’investigation tudesque. C’est celle que M. Doyen avait aménagée dans un couloir, en découpant un panneau du mur léger du haut, donnant sur un faux-grenier. Il y avait empilé bronzes, pendules, rideaux, etc. Puis le panneau avait été soigneusement remis en place, avec le papier de tenture qui le recouvrait. L’œil le plus exercé n’y rencontrait aucune section. Les Allemands furent ainsi abusés et M. Nast conserva ses pendules. Inutile de dire que les Allemands prirent leur revanche sur les meubles, les tableaux, les œuvres d’art. Canapés, fauteuils, armoires, prirent la route de Lagny, tête de ligne des expéditions pour l’Allemagne. Des portraits de famille par Abel de Pujol, des paysages de Flers, des sculptures, des gravures prirent, à n’en pas douter, le même chemin. Parmi les tableaux s’y trouvait un représentant la mère de Mme Nast, en robe de satin blanc, présentant à son père, assis, accoudé à un guéridon Empire, le portrait au crayon qu’elle venait d’exécuter d’après lui. Cette toile était de premier ordre. Elle avait le charme, la vigueur et l’éclat d’un Prudhon. Dans une bordure du temps, elle avait grand air et tous ceux qui la voyaient appréciaient, avec la richesse de la couleur, la simplicité magistrale de la facture, la grâce de la jeune fille. Les Allemands enlevèrent cette toile de son cadre. Ils la promenèrent de maison en maison et s’en servirent apparemment comme d’un paravent !
A l’armistice, Mme Doyen la reconnut dans la maison de Mme Bignan, aujourd’hui la propriété de Mme Danon- Son cadre fut découvert au Château- Rouge, dans un fouillis de meubles mutilés. Elle a repris sa place d’honneur dans la salle à manger restaurée, enchâssée dans la boiserie, qu’encadre un velours de Cônes d’un beau ton, elle continue, malgré ses blessures, à enchanter les yeux.
Au vieux château, qu’on appelle aujourd’hui le château Heurtebise, propriété de la famille Pujos, et où réside actuellement M. Gomel, les mêmes déprédations furent commises. Une série de bustes disparurent avec des meubles. L’ennemi profita du départ du curé Leynen, qu’il expédia à Torcy avec le garde-champêtre Rolland et la famille Detrez quand commença le bombardement d’Avron, pour piller sa bibliothèque. Il s’appropria des Incunables qu’elle renfermait et un très beau manuscrit du douzième siècle avec miniatures.
Le château Blanc, qui s’élevait en bordure de la Marne, et dont une peinture du salon de la famille Nast nous a conservé la physionomie, fut mis au pillage. Les meubles dédaignés furent promenés. On les retrouva après l’armistice, transportés dans des maisons étrangères et il fallut les rassembler à la mairie pour permettre à leurs propriétaires de les reconnaître et de les réintégrer.
La période de l’occupation, de l’armistice à l’évacuation définitive, fut particulièrement pénible. Les soldats allemands témoignèrent d’une arrogance extrême et continuèrent leurs actes de vandalisme. Au château Rouge, étaient logés une quarantaine de sous-officiers. Des soldats gîtaient dans les greniers. Un beau matin, ils se mirent en tête de déménager pour Lagny, un lit ancien orné de cuivres superbes, un piano et quelques autres objets. Le garde particulier Germain leur fit des remontrances. Il voulut s’opposer à cet enlèvement. Mal lui en prit. On ne se contenta pas de lui montrer le poing. On lui asséna plusieurs coups avec des chenets. Le 22 mars, l’armée allemande célébra partout l’anniversaire de l’Empereur Guillaume, né à cette date, en 1797. A Gournay, on compléta les réjouissances en enlevant les portes, les fenêtres et les parquets qui n’avaient pas encore été brûlés pendant le siège. On en fit un bûcher dans le parc du vieux château (d’Heurtebise) et on y mit le feu. La musique militaire accompagna cette démonstration. Les danses succédèrent aux danses. Dans l’ombre apparurent les silhouettes de quelques filles publiques, venues on ne sait d’où.
Entre temps, les services communaux avaient été réinstallés. M. Nast, qui avait été nommé adjoint au maire du 9 e arrondissement de Paris, M. Emile Ferry, prenait la tête de la municipalité et s’occupait activement de panser les plaies de la guerre.
Les habitants qui avaient subi des dommages, invités à en dresser le bilan, avaient produit des réclamations dont l’ensemble s’élevait à 416.804 francs. On y relevait les chiffres suivants :
Nast père, 101.364 fr.
Dautier, 100.500.
Pujos, 48.151.
Bignan, 45.000.
Charles, le propriétaire du Château Blanc, 40.244.
Hidden, 17.542.
Prévost, 12.124.
Courtier, 9.950.
Thierry, 8.880.
Mlle Lewis, 7.580.
Deshayes, 6.877.
La Commune, 3.259.
Le Curé, 2.800.
Dans sa séance du 1 er décembre 1871, le Conseil municipal nomma, pour réviser ces demandes, une Commission composée de MM. Arnoult, Boudeville et Charlemaine, conseillers municipaux, de Courmacueil et Cocatier, comme plus fort imposés. Cette Commission réduisit le chiffre de 416.804 à 323.696.
Une première indemnité de 43.909 fr. fut ensuite répartie suivant un état dressé par catégories par le Conseil municipal.
Dans la première figuraient ceux à qui on allouait 60 °/o — ils étaient six ; dans la seconde étaient réunis les bénéficiaires de 50 %°; à la 3 e catégorie, on accordait 30 °/„ ; à la 4 e , 15 « /<> ; à la 5°, 9 °/o ; à la 6°, 8 %. Un seul nom y figurait, celui de l’adjoint, M. Dautier, qui recevait 7.400 pour une perte qu’il évaluait à 92.500 dans sa culture. La 7 e catégorie ne recevait que 5 % Elle comprenait : MM. Bignan, 2.475 fr. ; • — Pujos, 2.648 31 ; — Nast père, 5.552 80 ; —- Nast fils, 184 25 et Janin, 69 46.
Une seconde indemnité fut répartie en vertu de la loi du 7 avril 1873.
Elle s’élevait à 53.220 fr. ordonnancés, le 24 octobre 1874, d’après l’état établi par le Ministère de l’Intérieur.
Voici cet état : Arnout père, 255 fr. ; Arnoult fils, 440 ; Barnier (Vve), 60 ; Bignan (Vve), 3.700 ; Conte (Vve), 120 ; Courtier, 350 ; Charles Pierre, 6.200 ;Deshayes, 250 ; Dautier (récoltes), 12.200 ; Dautier (mobilier), 3.300 ; Fanchant, 550 ; Ilidden, 1.820 ; Jamin, 130 ; Lerwis (dlle), 40 ; Marin, 310 ; Nast père, 9.640 ; Nast fils, 390 ; Nail, Lafosse, 1.000 ; Pujos, 5.900 ; Prévost, 125 ; Ricquier, 300 ; Régnier, Adrien (Vve), 100 ; Régnier, J.-B. (Vve), 150 ; Thierry, garde, 350 ; Arnout père, 30 ; Bignan (Vve), 10 ; Dautier, 1.090 ; Dugast, 70 ; Bannier (Vve), 15 ; Hidden, 80 ; Jouanne, 15 ; Lefèvre, 30 ; Nast, 2.200 ; Prévost, 1.240 ; Pujos, 740 ; Thierry, Henry, jardinier, 15 ; Tardiefux, 5.
Total : 53.220 fr.
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Le Conseil général de Seine-et-Oise n’oublia pas les pauvres. Il accorda 4.500 fr. à son bureau de bienfaisance et M. Cocheris en avisa le maire par la lettre suivante : Versailles, 6 Mars 1873. Monsieur, Gournay a beaucoup souffert et malgré la générosité des gros propriétaires de la commune, je crois qu’il y a beaucoup de misères à soulager. Je viens donc vous annoncer une bonne nouvelle. Nous venons d’accorder 4.500 fr . aux pauvres de Gournay et je suis chargé de m’entendre avec le Maire pour dresser la liste des plus nécessiteux.
Cocheris. A M. Nast.
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La municipalité du 9 e arrondissement de Paris n’oublia pas davantage les services qui lui avaient été rendus pendant le siège. Elle fit frapper une médaille commémorative pour les ambulances’ municipales, afin de consacrer le souvenir des dévouements et de l’abnégation dont nos soldats blessés ou malades avaient pu apprécier les bienfaits pendant le siège. Elle remit l’une de ces médailles à un habitant de Gournay, à M. Doyen qui, incorporé dans le 253° bataillon de la garde nationale, puis dans les gardes civiques qui, la nuit, veillaient sur les habitants, avait été chargé de la distribution des viandes et des denrées dans son ressort.
De la guerre, il ne reste plus de traces sensibles dans Gournay. Les châteaux, les villas, les maisons ont été restaurés. A la place du Château Blanc disparu, s’élèvent d’élégantes constructions. On ne sait plus au juste où était le prieuré ■ dont le volumineux cartulaire sommeille aux Archives Nationales. Quelques fragments de ses sculptures ont été semés un peu partout. Des chapiteaux de ses piliers, attendent leur réemploi chez des amateurs.
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Titre : Les Allemands à l’Est de Paris, du canal de l’Ourcq à la Marne, 1870-1871 : documents, souvenirs et anecdotes… / A. Hustin
Auteur : Hustin, Arthur (1850-1924).
Éditeur : Librairie contemporaine (Paris)
Date d’édition : 1912
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb306305968
Droits : Consultable en ligne
Droits : Public domain
Identifiant : ark:/12148/bpt6k11837192
lien url https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11837192
Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 4-LH4-4046
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 19/04/2020